L’enquête canonique de la Cause de Jeanne Le Ber, qui s’est tenue du 17 mai 2023 au 29 septembre 2026, a nécessité l’implication et le dévouement de plusieurs personnes. Dans notre article du 1er octobre, nous vous avons présenté une entrevue réalisée avec le vice-postulateur, M. Georges Bellemare, afin de mieux saisir les enjeux et tout le travail requis! Dans ce nouvel article, nous vous présentons une 2e entrevue, cette fois avec Jacques Gauthier, théologien et auteur. Dans cet échange, il nous livre son expérience comme membre de la Commission historique de la Cause de Jeanne.

Bonjour Jacques! Tu as une longue amitié avec la recluse Jeanne Le Ber. Quand et comment cette amitié a-t-elle commencé ?
J’ai entendu parler de Jeanne Le Ber la première fois quand j’étais novice à l’abbaye cistercienne d’Oka, où j’ai vécu pendant quatre ans, de 1973 à 1977. J’ai lu un article sur elle dans une revue monastique qui m’a touché.
Plus tard, alors que j’étais professeur de théologie à l’université Saint-Paul, une de mes étudiantes cherchait sa vocation. Elle était attirée par la solitude. Pour l’aider, je lui ai recommandé la lecture du livre La vie de recluse du cistercien Ælred de Rievaulx (1110-1167). Je lui ai parlé de Jeanne Le Ber; ce fut pour elle une découverte et une révélation. Elle a vécu recluse chez elle pendant quelques années, puis elle est entrée dans votre communauté des Recluses Missionnaires à Montréal, que je connaissais. Elle y a prononcé ses vœux définitifs.
Mon expérience comme membre de la Commission historique de la Cause de Jeanne Le Ber m’a surtout fait connaître de l’intérieur celle qu’on appelait « l’ange de Ville-Marie », qui deviendra Montréal un peu plus tard.
En tant que théologien, tu as été approché pour devenir membre de la commission historique de la cause de la servante de Dieu. Quel a été ton rôle dans cette commission ?
Avant d’accepter de faire partie de la Commission, j’ai demandé à Jeanne dans ma prière ce qu’elle en pensait. Elle m’a répondu à sa manière durant l’adoration eucharistique du jeudi matin dans ma paroisse. J’ai senti un appel à la faire connaître un peu plus. Mais surtout, en regardant le Saint Sacrement, je me suis souvenu de sa parole, qui est une très belle image poétique pour évoquer Jésus-Hostie : « la Pierre d’aimant ». La paix m’a envahi, et l’Esprit a fait le reste.
Mon rôle dans cette commission consistait surtout à lire les premiers livres consacrés à Jeanne Le Ber, puis les autres plus récents, et à déceler s’il y avait des erreurs historiques et théologiques. Ce fut un travail exigeant. Avec les deux autres membres de la Commission, il fallait compiler tous les écrits sur la servante de Dieu, rédiger un rapport final sur l’authenticité historique et la valeur des documents. N’ayant rien écrit elle-même, à l’exception d’une prière, c’était plus facile de discerner la vérité. On peut vraiment se fier aux premiers Sulpiciens qui ont écrit sur la recluse, dont M. Vachon de Belmont, qui va à l’essentiel, sans fioritures. Il a connu Jeanne, ainsi que sa famille. Elle est décédée le 3 octobre 1714, à l’âge de 52 ans, après presque 35 ans de réclusion. Il évoque d’ailleurs sa sainteté dans son éloge funèbre.
Qu’a-t-elle à nous dire aujourd’hui?
Précisons d’abord que Jeanne n’était pas religieuse, mais laïque; elle ne portait pas le voile, mais un bonnet, comme c’était la coutume à l’époque. Elle fut attirée très jeune par la présence de Jésus dans le Saint Sacrement, sa « pierre d’aimant », qui l’a conduit au cœur même de la Trinité, ce mystère de don et de communion entre le Père, le Fils et l’Esprit. Elle portait dans sa prière les souffrances de ses concitoyens. Aucun masochisme chez elle, mais une femme équilibrée, amoureuse du Christ, qui n’a voulu vivre que pour son Dieu.
Si elle a été un phare en son temps, elle peut aussi nous éclairer aujourd’hui, surtout par sa prière d’intercession, son amour de l’Eucharistie, sa grande charité, son engagement social, surtout envers les démunis. Elle n’a pas voulu devenir religieuse, pour vivre encore plus radicalement la solitude et le silence, et surtout gérer librement l’immense dot que son père lui a donnée dès sa jeunesse. Elle s’est organisée pour bâtir une chapelle en aidant financièrement la Congrégation de Notre-Dame et en occupant un petit appartement attenant à la chapelle, qui fut son réclusoir jusqu’à sa mort. Elle a fondé une école pour les jeunes et prévu des bourses d’études pour les moins nantis, ce qui était totalement nouveau à l’époque. Elle a embelli la liturgie de l’Église par ses dons et ses broderies, qui sont reconnues comme des œuvres d’art, sans oublier tout ce qu’elle a donné aux pauvres.
Comme écrivain, tu as approfondi plusieurs vies de saints et de saintes. Comment décrirais-tu la spiritualité de Jeanne ?
Effectivement, j’ai consacré plusieurs ouvrages à des figures de saints et de saintes, en m’inspirant de leurs écrits, à l’instar de Dina Bélanger et Marie-Léonie Paradis. Mais comme je le mentionnais, Jeanne n’a rien écrit, contrairement aux mystiques de son temps, comme Marie de l’Incarnation et Marguerite Bourgeoys. J’aurais aimé en savoir plus sur sa vie d’oraison et son combat spirituel. Par exemple, si on lui avait demandé de partager par écrit le fruit de ses méditations quotidiennes de la parole de Dieu, cela nous aurait sûrement nourris, mais ce n’était pas sa vocation. Elle n’a pas rédigé son Histoire d’une âme, comme Thérèse de Lisieux, ma sainte préférée. Aujourd’hui, nous n’avons que sa signature au bas de ses actes notariés, une prière qu’elle a composée, quelques paroles, et surtout ses broderies où elle développe une spiritualité de la croix qui mène à la joie.
J’ai tenté d’écrire un livre sur sa vie et sa spiritualité, mais il me manquait l’étincelle intérieure pour aller jusqu’au bout. C’est à Jeanne, ou à l’Esprit Saint, d’allumer ce feu en moi. Peut-être préfère-t-elle rester cachée? Les saints n’aiment pas tellement que l’on parle d’eux, mais du Christ en eux. Si je me concentre sur la « pierre d’aimant » dans le livre, Jeanne sera ravie. On verra. Je lui demande l’humilité nécessaire pour exprimer dans un langage clair sa vie mystique d’union avec Dieu. La nuit de la foi de Jeanne est illuminée par l’adoration eucharistique, qui se traduit par un don total d’elle-même, comme chez d’autres recluses reconnues par l’Église, telles que Julienne de Norwich, Catherine de Sienne et Rose de Lima.
Ce qui caractérise la spiritualité de Jeanne, selon moi, est sa vie d’oraison et d’adoration eucharistique, d’où sa réponse à l’appel de la réclusion en Dieu. Elle a été bien accompagnée tout au long de sa vie par l’abbé Seguenot, qui était lui-même un homme d’oraison.
Avec elle, nous ne sommes pas dans l’exaltation, mais dans le dépouillement d’une âme qui ne vit que pour l’amour du Père, dans le Christ, « par lui, avec lui et en lui ». Elle est le grain de blé qui, tombé en terre, porte beaucoup de fruit.
Un autre aspect de sa spiritualité est son immense charité, sa profonde compassion. Détachée de tout, elle a vécu pauvrement, ne gardant rien pour elle-même, cousant en grand nombre des vêtements pour les plus démunis.
Sa spiritualité eucharistique et trinitaire est également mariale et ecclésiale. Jeanne avait une grande dévotion à la Vierge Marie et aux anges, qui l’ont aidée à vivre recluse en Église et dans l’Église. Elle marchait avec l’Église naissante de la Nouvelle-France, contribuant par son action, sa prière et ses œuvres caritatives à améliorer et à protéger la vie de la communauté. Sa vie solitaire et solidaire s’exprime par un grand sens du discernement et un souci de l’évangélisation par la prière. Modèle d’adoration de Jésus présent dans l’Eucharistie, elle peut inspirer les chrétiens et chrétiennes d’aujourd’hui qui redécouvrent l’adoration silencieuse du Saint Sacrement. Sa prière était sa mission. J’espère que le Vatican reconnaîtra un jour sa sainteté et la fera sortir de l’ombre, si c’est la volonté de Dieu.
Dernière question! Grâce à cette plongée dans la vie de Jeanne, que recueilles-tu d’elle pour ta propre vie avec le Christ en Église ?
Je me sens proche d’elle, car elle est restée laïque, artiste et amoureuse de Jésus. Je trouve admirable que ses parents aient respecté son choix radical de vivre recluse. Elle savait ce qu’elle voulait : être unie à Jésus dans le silence et la solitude. Ce qui me frappe le plus chez elle et qui m’inspire aujourd’hui, c’est sa fidélité envers elle-même, sa règle de vie, l’Église, le Christ. Elle fuyait l’oisiveté. Brodeuse à ses heures, elle a laissé des œuvres admirables que l’on peut contempler aujourd’hui. C’était une femme déterminée et pratique qui avait les deux pieds sur terre. On la consultait autant dans le domaine profane que dans le domaine spirituel. Elle m’indique une direction, le Christ, et un chemin pour aller à lui en toute confiance : l’Eucharistie. Elle demeure près des gens qui souffrent de solitude dans nos sociétés individualistes. Elle leur dit que cette solitude imposée peut être un chemin possible de rencontrer le Christ.
Je recueille d’elle, pour ma propre vie, la fécondité de sa vie intérieure, faite de silence et de sécheresse, de confiance et d’espérance. Tout un défi en ce temps de l’IA où les écrans prennent beaucoup de place. Elle m’invite surtout à suivre l’invisible amour qu’est le Christ, à le rencontrer dans la foi au plus profond de mon cœur, à m’abandonner à sa miséricorde. Je retiens aussi ses abondantes aumônes envers les pauvres et les communautés engagées dans l’Église. Elle a tout donné par amour.
En tant que théologien inspiré par le concile Vatican II, je dirais que Jeanne Le Ber a pleinement vécu son sacerdoce baptismal dans une vie d’union au Christ. Prêtre, prophète et roi à sa manière, elle a répondu à l’appel de la sainteté en ne se désintéressant pas du monde, mais en l’aimant. Sa présence cachée et féconde a ébloui le peuple autour d’elle. La connaître et la prier, c’est découvrir un trésor, la perle fine de l’Évangile, qu’est le royaume des Cieux, caché dans notre cœur (Cf Mt 13, 44-46).
Pour aller plus loin, lire l’article de Jacques Gauthier publié sur son blogue : Qui est la recluse Jeanne Le Ber? (1662-1714)



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