L’Eucharistie: repas sacrificiel

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L’EUCHARISTIE

REPAS SACRIFICIEL

 

Saint Paul nous dit dans sa lettre aux Corinthiens 11, 26: « Toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur. » Et dans sa lettre aux Éphésiens (1,7), il nous dit ceci: « En lui, par son sang, nous sommes délivrés, en lui, nos fautes sont pardonnées, selon la richesse de sa grâce ». D’après le livre du Lévitique, le sang est destiné à l’expiation et saint Matthieu ajoute dans son récit de l’institution: « mon sang versé pour vous, en vue de la rémission des péchés. » Participer à l’Eucharistie, c’est donc se placer dans une perspective qui touche la mort du Seigneur.

offrande eucharistiquePaul dit aux Corinthiens, la mort du SEIGNEUR, c’est-à-dire le Christ glorifié. Cela signifie que le Christ ressuscité ne meurt plus. C’est important de se rappeler ceci en abordant l’Eucharistie comme un repas sacrificiel. Un certain nombre de questions se posent :

– Comment l’Eucharistie est-elle un sacrement du Christ au Calvaire?

– Comment ce que Jésus a fait le Jeudi Saint était-il sacrement de ce qui devait se passer le Vendredi Saint?

– Comment pouvons-nous utiliser le langage « saint sacrifice de la messe »?

En relisant les prières eucharistiques, nous pouvons constater qu’elles ne mettent pas l’accent sur le sacrifice. Et c’est assez remarquable de constater également que les Pères de l’Église, dans l’ensemble, ne se sont pas interrogés sur comment l’Eucharistie est-elle le sacrement du Calvaire ou du Golgotha. C’est beaucoup plus tard, vers le IXe et le Xe siècle, qu’on se préoccupe de ces questions :

– Y a-t-il une immolation à la messe?

– Comment peut-on parler de sacrifice puisque c’est un signe sacramentel?

– Comment ce pain et ce vin signifient-ils une immolation du Christ?

Il y a eu toutes sortes d’hypothèses, rejetées les unes après les autres. À l’interrogation: quel est le rite sacramentel qui indique le sacrifice du Golgotha, les uns ont dit: C’est au moment de la fraction du pain, lorsqu’on brise l’hostie. D’autres ont répondu: Mais non, la fraction du pain signifie un partage. Alors certains ont pensé: C’est à la communion puisque l’hostie disparaît, c’est l’anéantissement. Et d’autres ont rétorqué: Mais au contraire, la communion nous donne la vie puisque c’est le « pain de vie ».

 

Le sacrifice de la messe

Ces mots que nous croyons très simples, ne sont pas si simples que ça! Qu’est-ce qu’il y a derrière ces mots “le sacrifice de la messe”? Un grand maître en théologie du temps de saint Thomas d’Aquin, Alexandre de Halès, a proposé ceci:

Sur l’autel, il y a d’un côté le pain et de l’autre côté le vin. Par conséquent, c’est d’une manière symbolique que l’on montre par la séparation des signes la relation avec le sacrifice de Jésus. Puisqu’ils sont séparés, cela indique une immolation, un signe de séparation du sang et de la chair du Christ. Par conséquent, c’est sa mort.

Mais le Concile de Trente a corrigé en expliquant: « Attention! Puisqu’il s’agit du Seigneur glorifié, du Seigneur toujours vivant, ce n’est que d’une manière SACRAMENTELLE, c’est-à-dire d’un SIGNE que cela apparaît comme une séparation. Mais le Christ est tout entier dans ce que nous appelons le pain et tout entier dans ce que nous appelons le vin. Donc l’aspect sacrificiel se trouve uniquement du côté des signes visibles. » En d’autres mots, le Christ lui-même n’est pas touché dans cette opération, il reste le Seigneur qui ne peut plus mourir, le Seigneur glorifié. Mais sur l’autel, le double signe du pain et du vin exprime cette séparation réalisée une fois pour toutes au Calvaire.

Une chose est ainsi affirmée: que le Christ demeure immuable. Par conséquent, cela coupe court à ces théories qui ont circulées chez certains théologiens qui disaient que si le Christ pouvait mourir (ce qu’il ne peut pas puisqu’il est glorifié), mais que s’il pouvait mourir, les paroles de la célébration le feraient mourir à nouveau. Ces fameuses thèses « immolationistes » ont été cause de grands malheurs dans l’Église et ont causé en grande partie la séparation de l’Église anglicane de l’Église catholique. Car les théologiens anglais refusaient de croire que si le Christ pouvait mourir, la parole de la célébration le mettrait à mort. Ils rejetaient cette notion du prêtre comme immolateur, sacrificateur. Et ils avaient raison.

 

Notion de sacrifice : l’offrande

On a voulu définir le sacrifice par une immolation, par une destruction. Certains ouvrages littéraires ont démontré que dans toutes les religions, il y a des sacrifices. Ce sont des sacrifices d’animaux que l’on tue et que l’on mange. Des présentations du sacrifice eucharistique ont ainsi été faites. Mais le christianisme n’est pas une religion, c’est QUELQU’UN. Le christianisme n’est pas un système religieux; ce qu’on appelle « religion » est une organisation tenant compte de la psychologie humaine et que l’on bâtit.

Alors la question se pose: qu’est-ce qu’un sacrifice? Déjà les Pères de l’Église s’en étaient préoccupés. Par exemple, saint Augustin disait: « Le sacrifice visible, c’est le sacrement d’un sacrifice invisible. » Et encore: « Le sacrifice est toute œuvre que nous faisons afin d’adhérer à Dieu par une sainte communion, par une participation avec lui. » Au fond, le sacrifice c’est revenir à Dieu par des attitudes spirituelles, créées par la puissance de l’Esprit Saint.

Relisons le texte de saint Pierre 2,5 :

Vous-mêmes, comme pierres vivantes, approchez-vous de lui, le Christ, la pierre vivante pour un sacerdoce saint, en vue d’offrir à Dieu des sacrifices spirituels et agréables… et que vous proclamiez les louanges de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière.

Et regardons maintenant celui de saint Paul au chapitre 12 de sa lettre aux Romains :

Je vous exhorte, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en sacrifice saint et agréable à Dieu; c’est là pour vous l’adoration véritable.

Voilà la signification du sacrifice d’après le Nouveau Testament. Il ne s’agit pas de destruction. Dans le mystère eucharistique, l’Église offre le Christ au Père dans son acte opéré une fois pour toutes dans sa passion et dans sa mort. Le Christ ne pose eucharistie grotte à Jérusalemplus d’acte sacrificiel. L’Église pose un acte sacramentel et offre sans cesse au Père, l’acte unique du Vendredi Saint, comme Jésus l’avait offert lui-même le Jeudi Saint.

Le Concile Vatican II s’est inscrit dans la mise en lumière apportée par l’École française de spiritualité. Les grands maîtres de l’École française ont souligné que l’offrande du Christ au Père se fait par le sacerdoce commun baptismal. C’est donc toute la communauté, toute l’Église qui agit dans cette offrande du Christ au Père.

Un autre aspect développé par l’École française de spiritualité et qui rejoint les Pères de l’Église est celui-ci: l’Église s’offre AVEC le Christ. Rappelons-nous le symbolisme développé par saint Cyprien de la goutte d’eau mêlée au vin, le vin étant le Christ et l’eau étant l’Église. L’Église se perd tout entière dans le Christ, si bien que lorsqu’elle offre au Père l’Eucharistie, elle s’offre elle-même. C’est la grande doctrine qui nous façonne depuis le XXe siècle et que nous appelons le « corps mystique ». Saint Augustin dit ceci: « L’Église est invitée à s’offrir elle-même dans ce qu’elle offre. »

 

Sacrifice de l’humanité entière

Autre élément important: l’Eucharistie est le sacrifice de l’humanité tout entière. Elle est vraiment le sacrement du retour à Dieu de toute l’humanité, et plus profondément, de toute la création. Il ne faut pas oublier que si l’Église est la communauté de ceux et celles qui sont sauvés en Jésus, si elle est, selon les mots du Concile Vatican II « le sacrement du salut en Jésus Christ », nous voyons en elle, sous le signe sacramentel de son visage humain, une partie de ce monde créé qui passe dans le mystère du Christ.

Le théologien allemand Scheeben l’exprime ainsi: « Une partie de notre création – ce pain et ce vin – passe dans le mystère du Christ glorifié par la célébration eucharistique. » Puisque dans leur signification profonde, ils ne sont plus du pain et du vin, mais sont les signes de la présence du corps et du sang, donc de toute la personne du Seigneur Jésus, l’Église annonce ainsi que déjà la création entière passe peu à peu dans le mystère du Christ.

 

Le chemin du Serviteur

Après avoir institué l’Eucharistie le soir du Jeudi Saint, Jésus annonce les lâchetés de ses disciples et la trahison de Judas. Ensuite les disciples se querellent pour savoir qui est le plus grand. Jésus leur montre la voie en leur disant:

Les rois des nations agissent en seigneurs. Pour vous, rien de tel; que le plus grand parmi vous prenne la place du plus jeune et celui qui commande la place du serviteur. Lequel est en effet le plus grand: celui qui est à table ou celui qui sert? N’est-ce pas celui qui est à table? Or moi, je suis au milieu de vous à la place de celui qui sert. Vous êtes, vous, ceux qui ont tenu bon avec moi dans mes épreuves. Simon, Simon, Satan vous a réclamés pour vous secouer dans un crible comme on fait pour le blé (Lc 22, 25-31).

Jésus serviteurC’est comme si le Seigneur disait à ses disciples: « Vous entrez dans le partage de mes épreuves. Vous allez être criblés comme on crible le blé. Il faut que vous compreniez que vous devez prendre la route du Serviteur, du diakonos. » Or, que fait Jésus? Précisément, ce soir-là, il prend la route du Serviteur. Comme dit Isaïe 53: « Lorsqu’il sera passé par la souffrance, mon Serviteur sera glorifié, il verra la lumière et des peuples nombreux lui seront attribués ».

Lorsque Paul dit à la communauté de Corinthe: « Vous proclamez la mort du Seigneur », il leur dit qu’à chaque fois qu’ils célèbrent l’Eucharistie, ils doivent également prendre le chemin du Serviteur, car il y a communion aux épreuves de celui qui est le Serviteur. Toute Eucharistie rappelle à la communauté chrétienne – et c’est en ce sens qu’il y a une signification sacrificielle – qu’elle doit passer par la route du service pour aboutir au partage de la seigneurie du Christ. À tout instant, la célébration nous rappelle que le chemin, pour que le Seigneur glorifié soit présent et soit reçu par nous, est le chemin du Serviteur. La communion à ses souffrances nous met en communion avec la puissance de sa résurrection. Dans ce sens, il y a une dimension sacrificielle.

Note : De retour en septembre avec le prochain article:  L’Eucharistie, repas eschatologique

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Cette série de réflexions sur le mystère eucharistique sont des extraits de conférences données à la communauté par le Père Pierre Michalon, sulpicien de France (1911-2004). Il a été expert au Concile Vatican II dans le Secrétariat pour l’unité des chrétiens et directeur du centre Unité chrétienne à Lyon de 1954 à 1991.